Bonnes cultures 2012 !

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DLM : Celui qui se moque du Crocodile !

Nouvel article dans le Demain de Monde de mai 2011, rencontre avec Guy Teunissen, comédien et metteur en scène.

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Interview avec Naili

Parce que le bi-mensuel Demain Le Monde est parfois trop court, voici en intégralité l’entretien avec Naili, paru ce mois-ci.

Rencontre avec Naili donc, jeune rappeur qui, entre Dunkerque, Gaza et les hauts plateaux algériens, affiche déjà 15 ans au compteur dans le hip hop arabe. Il nous parle de son mouvement musical, ses difficultés et son importance dans les pays du Maghreb en ces temps de grogne populaire.

Janvier 2011. Le peuple tunisien est dans la rue, sa jeunesse en tête. La joie du départ forcé du président Ben Ali m’incite à appeler Naili. Rencontré en Tunisie en 2002, cet artiste de 35 ans dont 15 de chemin musical dans ses baskets, partage avec nous ses réflexions sur le hip-hop arabe, ses difficultés et son importance en ces temps de mobilisations sociales au Maghreb.

Y a-t-il un véritable mouvement hip-hop au Maghreb ?

Un mouvement hip-hop avec toutes ses disciplines, non, il y a un mouvement rap. Aujourd’hui, le terme hip-hop est assez galvaudé donc, on peut dire qu’il y a beaucoup de rap.

Historiquement, il suit quelle mouvance ?

Plutôt à l’européenne, bassin méditerranéen oblige. Les jeunes au Maghreb ont plutôt découvert la musique au travers du rap français notamment, donc automatiquement, ça reste un modèle. Par la suite, il s’est beaucoup plus démocratisé avec l’arrivée des paraboles et des chaînes américaines. Dans la forme, ça reste très européen.

Les paroles restent-elles en lien avec des revendications soutenues par les mouvements sociaux de chacun des pays, ou restent-elles très légères ?

Encore une fois, pour ma part, je scinde le mouvement hip-hop en deux catégories. D’un côté, une majorité qui malheureusement est sous l’influence des gros médias occidentaux à travers un rap « bling-bling » ou un peu « caillera »; et d’un autre, les vrais passionnés qui connaissent l’état d’esprit du hip-hop, avec une vraie vision artistique derrière. Le Maroc tient une place à part dans le Maghreb et plus largement dans le monde arabe. C’est le pays où le rap est à mon avis le plus développé, non seulement au sens artistique, mais aussi organisationnel. C’est le plus gros défaut du rap arabe en général, il manque une organisation – pas de maison de disque, pas de management.
Il y a un freinage évident sauf au Maroc, où la dynamique reste intéressante. Même les grands médias de ce pays ont accepté cette idée que le rap fait partie du paysage culturel. Par exemple, si on regarde la chaîne publique marocaine, dans une émission en prime-time, il y a parfois des groupes de rap invités. Même en France, j’ai rarement vu des rappeurs à 20h30 sur TF1. Il y a une vraie reconnaissance sur les télévisions et radios marocaines du mouvement. Il y a une présence, même si on peut discuter de la vision artistique de ces groupes.

Comment exprime-t-on des revendications dans des pays où la liberté d’expression n’est pas tout à fait en vigueur ?

C’est simple, pour reprendre l’exemple marocain, même s’il y a une présence médiatique notamment, il reste des sujets tabous. Il est clair qu’un groupe qui passera en prime-time ne présentera jamais un morceau qui va critiquer ouvertement le Roi. La Tunisie, c’était encore pire, avec une oppression et un manque de liberté de parole assez grave. En Algérie, le peu de rap qui passe à la télévision et à la radio, c’est la même chose. Tant que tu abordes des sujets politiquement légers (chansons d’amour ou humoristiques), ça passe. Parfois, on diffuse des titres avec une petite critique sociale, du genre « la vie, c’est pas cool », mais ça n’ira pas plus loin. Derrière ça, au Maroc et en Algérie, il y a des cassettes, des CD qui tournent…

… Pour former une culture underground ?

Oui, surtout avec l’arrivée d’internet. Contrairement à la Tunisie d’il y a peu, en Algérie, on ne connaît pas trop de contrôle du web. L’Etat n’a pas vraiment de main-mise sur internet. Le rap, en tant que forme artistique exclue du paysage médiatique algérien, commence à être diffusé. Ça reste très fragile parce que le rap n’intéresse pas l’industrie musicale algérienne. Une petite anecdote : il y a quelques années, j’ai collaboré avec un excellent groupe algérien qui s’appelle T.O.X. avec lequel on a fait un album concept. On avait tout, l’album avec pochette, un clip. Aucun éditeur n’a voulu le prendre. On en est arrivé à se brader en suppliant certains de le sortir gratuitement. Personne n’en a voulu.

Ce genre de refus est purement artistique, politique ou les deux ?

Je ne pense pas qu’il y ait un fond politique. Par comparaison, les boîtes de production occidentales ont toutes un directeur artistique, quelqu’un qui a un minimum de connaissances sur la musique. En Algérie, ça n’existe pas ! Je pense qu’en Tunisie et au Maroc, c’est la même chose. Pour la plupart des personnes qui travaillent dans ce milieu-là, c’est limite si la veille, ils ne vendaient pas des bagnoles. Ce qui les intéresse, c’est faire de la thune. Par exemple, si je prends le phénomène des voix robotiques, l’effet « auto-tune », en Algérie, ça fait 5 ou 6 ans que c’est une mode. C’est parti d’une bête histoire. Une chanteuse de raï, Cheba Djenet, fait un morceau sur lequel l’ingé-son teste l’auto-tune – c’est d’ailleurs la seule chanson sur l’album qui utilisera l’effet. Son morceau fait un tube tout un été. Tous les albums qui sont sortis après, utiliseront l’auto-tune. Même dans le milieu traditionnel ! Il n’y a plus aujourd’hui d’album de raï où on peut entendre une voix normale. Tout ça dans une optique purement commerciale de « copier-coller ».
C’est quand même très compliqué pour un artiste qui fait les choses avec passion.

On a beaucoup parlé de la jeunesse, dans les mouvements sociaux de ces dernières semaines en Algérie et en Tunisie. Les revendications de la rue sont-elles aussi chantées par le mouvement rap ?

Oui, on a pu le voir même en Tunisie. Lors des premiers jours des émeutes, un rappeur a été arrêté à Sfakes, je pense qu’il ne l’a pas été parce qu’il chantait « Au clair de la lune ». Pour moi, le rap est et doit être le reflet d’une société, de ce que vivent les gens quotidiennement. Personnellement, je n’ai aucun doute là-dessus. Au Maroc, c’est un peu comme en France, avec des rappeurs qui passent dans les médias et qui ne sont pas des plus engagés au niveau du contenu. En même temps, ça reste une avancée artistique.

En Belgique, en France, il y a des diasporas et donc des communautés maghrébines importantes, on entend pourtant peu de rap en langue arabe. C’est si difficile comme langue ?!

Non, je pense que c’est lié au processus d’écriture. On a tendance à écrire ses textes dans sa langue maternelle. La réalité sociale est que l’arabe, pour des jeunes issus des diasporas, n’est pas leur langue maternelle. C’est le français. L’arabe est utilisé à la maison avec les parents. Le résultat est qu’on ne maîtrise jamais totalement la langue.

Ce n’est pas la preuve que « l’intégration » fonctionne ?…

Oui, d’un certain point de vue. Je n’aime pas le terme « intégration ». C’est aussi une autre réalité. Celle d’une certaine schizophrénie identitaire. Ces jeunes sont nés en France et en Belgique, et ça concerne plusieurs générations. Quand une société, un Etat, te fait comprendre, à travers les chances sociales et économiques notamment, que tu n’es pas français ou belge, tu te réfugies derrière l’autre identité. Le problème est que quand tu retournes en Algérie, tu restes aussi un immigré. On ne te considère pas comme un Algérien à part entière.
En France, ces jeunes-là sont les enfants de Marianne, sauf qu’on a l’impression qu’ils sont ses gosses illégitimes, non-reconnus.

Au fond, on a l’impression que les mouvements hip-hop du monde suivent la même tendance : ne plus chanter une égalité des droits mais plutôt des revendications d’ordre économique.

Sûrement. Aux USA, on a d’abord eu un rap festif et conscient, de grande qualité avec beaucoup de contenu. Devant le succès populaire, les grandes majors ont récupéré le fruit de ce mouvement pour le presser à fond. En France, on assiste à la même chose. Au Maghreb, le premier rap qui a été mis en avant a été tout de suite un peu vide. C’est là le problème. C’est normal qu’une évolution se fasse. Actuellement, en France et aux USA, c’est au public de faire la part des choses. Ce n’est pas pour ça qu’il ne subsiste pas de bon rap. Il y aura toujours un équilibre. Le problème reste celui de la représentation médiatique, de sa place culturelle. On est tombé dans une caricature du mouvement à ce niveau-là.

Tu travailles actuellement avec Gaza Team, un groupe de rap palestinien. Quelle est l’importance du mouvement hip-hop là-bas ?

Il est immense. Ce qui m’a le plus frappé à l’époque où j’ai fait des ateliers à Gaza, c’est le contenu. J’ai été impressionné par la plume. Par exemple, Nour, l’un des futurs membres de Gaza Team, était venu avec un texte où il comparait sa vie à l’itinéraire du Christ. J’ai trouvé ça incroyable. Un mec qui est né à Gaza, qui est arabe, musulman, et qui s’approprie son héritage culturel et spirituel (il ne faut pas oublier qu’une grande partie de la communauté palestinienne est chrétienne), c’est extraordinaire. En Palestine, beaucoup de jeunes écoutent du rap, à Gaza même, il y a une dizaine de groupes. Donc un impact assez important.

Tu n’es pas fatigué parfois par tous ces remparts culturels, économiques et politiques qu’on vient d’évoquer ?

Frustré plus que fatigué. Beaucoup de personnes font du rap parce que c’est à la mode. Beaucoup se donnent une deadline en se disant : « À 25 ans, j’arrête les conneries et je rentre dans le rang ». Aujourd’hui, j’en ai 35 et je continue !
C’est beaucoup de frustration et de vexation. Par exemple, quand tu te retrouves, en pleine tournée avec Gaza Team, devant des journalistes algériens qui n’y connaissent rien, qui ne font pas l’effort de s’informer. Je ne leur demande pas de nous aimer mais de faire simplement et correctement leur boulot !
C’est la passion qui me fait tenir. Je n’écoute pas que ça mais il y aura toujours du rap dans mon baladeur ! Quand j’entends des artistes comme T.O.X., Abrazax, ou un groupe comme la Zone K (un groupe de l’Est algérien) et qui ne sont pas diffusés, ça m’énerve, parce que la qualité est là.
Comme disait l’autre, on se lève avec la niaque et on se couche avec du dépit. Mais je suis un éternel rêveur et j’y crois encore.

NB : Naili en deux mots
Né en France, il vit sa jeunesse dans l’Algérie troublée des années 90 où il débute dans la production hip-hop, Africa Bambaataa et Public Enemy dans les oreilles. Rentré en France, il multiplie les allers retours au Maghreb mais aussi en Palestine où il anime des ateliers rap avec des jeunes de Gaza.
En 2004, il sort son deuxième album « Le Peuple Orphelin », n’hésitant pas à métisser musique arabe avec celle de l’Occitanie ou de l’Italie. En 2008, un groupe naît des ateliers de Palestine, Gaza Team, que Naili anime avec 3 autres MC de là-bas.
Naili paufine actuellement son 3e album solo ainsi qu’un nouvel opus avec Gaza Team, avec qui il sera à nouveau sur les routes cette année.
www.nailklan.com
www.myspace.com/nailk

Demain Le Monde de mars-avril 2011 téléchargeable ici.

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